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La guerre 1914-1918 en affiches

Sommaire

Introduction

George Mosse en proposant le concept de brutalisation, au sens de rendre brutal, pour caractériser la rupture que constitue la Première Guerre mondiale dans l’histoire des sociétés européennes, met en lumière un aspect essentiel d’un conflit qui devient une guerre totale. Une culture de guerre nouvelle se met en place. Les affiches présentées ici témoignent, au-delà de la propagande, de la mobilisation totale de la société. Pour être efficaces, les affiches devaient correspondre à la représentation que les Français se faisaient du conflit. Elles reflètent donc autant qu’elles orientent la mentalité collective. La place qu’y tiennent les enfants est particulièrement révélatrice. Ils constituent en effet un enjeu essentiel de la propagande car ils incarnent l’avenir de la Nation autant qu’un reflet de la situation présente. La guerre est aussi totale en ce sens que les enfants ne doivent plus être maintenus à l’écart du conflit mais y prendre part, y compris en versant le sang de l’ennemi.

La mobilisation économique

Ces deux affiches de Victor Prouvé appartiennent à une série réalisée en 1918 pour illustrer la mobilisation économique totale de la Nation, dans toute ses composantes socio-professionnelles, les hommes restés à l’arrière se révélant indispensables pour ceux qui sont au front.
Victor Prouvé (1858-1943), peintre, paysagiste, sculpteur et graveur, travailla en collaboration avec Eugène Vallin, Fernand Courteix, Daum frères, Albert Heymann et surtout Emile Gallé pour lequel il dessina des décors de verrerie et de meubles. A la mort d’Emile Gallé, il devint le second président de l’Ecole de Nancy. Pendant la guerre, il réalise de nombreuses affiches sur les thèmes habituels de la propagande : effort de guerre, atrocités allemandes, soutien des alliés, légitimité des buts de guerre français.


Affiche représentant un couple de paysans à la campagne
L'effort paysan, Victor Prouvé, 1918
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 39/47).

L'effort paysan

Dès août 1914, les hommes entre 20 et 50 ans partent au front. Les ruraux totalisent 43% des effectifs militaires, ce qui est conforme à la structure de la population française, rurale à 56% et agricole à 40%. Bien peu d’hommes dans la force de l’âge sont donc restés dans les campagnes et ce sont les femmes qui, avec l’aide des enfants et des vieillards, ont assuré la continuité des exploitations agricoles. La correspondance des soldats paysans les montre prodiguant force conseils à leurs épouses et désireux d’avoir des nouvelles de la ferme.
La situation agricole est d’emblée préoccupante. Les territoires envahis étaient parmi les plus productifs : le cinquième des céréales, la moitié des betteraves à sucre en provenaient.
Au manque de main d’Ĺ“uvre s’ajoute la diminution de la production d’engrais, de pesticides et d’outillage car les industries chimiques et métallurgiques donnent la priorité à l’armement. La production diminue donc d’un cinquième pour le lait et la viande, d’un tiers pour les céréales, de moitié pour le vin et les pommes de terre, des quatre cinquièmes pour le sucre.
Corollairement, les prix des denrées alimentaires augmentent, ce qui amène dans les campagnes une prospérité qui explique en partie la résignation et l’absence de réaction face à l’hécatombe. Ernest Pérochon s’en fait l’écho dans Parcelle 32 : A Fougeray, ce printemps-là, la guerre causa de grands deuils… six du village y laissèrent leur vie… il n’y a que des menteurs pour dire qu’ils ne furent pas pleurés. Il faut remarquer seulement que jamais de mémoire d’homme, et même jamais depuis le temps des temps, il n’était rentré autant d’argent à Fougeray.

Analyse de l'image

C’est une vision très traditionnelle de la vie agricole que propose Prouvé. Le paysage est celui des campagnes de la France du Nord : monde immobile, sans machine, opulent (bâtiments, fourrages, volailles). L’actualité de la guerre n’est rappelée que par la présence du soldat qui conduit l’attelage. Là aussi, la réalité est fortement enjolivée car, contrairement à l’armée allemande, l’armée française accordait peu de permissions au moment des travaux des champs, pour lesquels le gouvernement préférait recourir massivement à des saisonniers espagnols et portugais.

Le laboratoire, l’usine, la guerre

La guerre des savants

Dés le début de la guerre, les scientifiques se mobilisent. En Allemagne, quatre-vingt- treize scientifiques publient l’appel An die Kulturwelt qu’Einstein ne signe pas. Quatre-vingt-neuf Oxford pamphlets, publiés par les scientifiques britanniques, leur répondent. En France, paraît le 3 novembre 1914 le Manifeste des universités françaises aux universités des pays neutres.
Les scientifiques de chaque pays sont persuadés de combattre pour la culture et la civilisation. Toutes les disciplines sont sollicitées, de la géologie à la chimie en passant par les sciences sociales. Albert Thomas, secrétaire d’Etat puis ministre de l’armement de 1915 à 1917, s’entoure de praticiens formés aux sciences sociales comme François Simiand. Fin novembre 1915, une direction des inventions intéressant la défense nationale est confiée au mathématicien Emile Borel. Votée quelques mois plus tôt, la loi Dalbiez organise la mobilisation des spécialistes. Les scientifiques quittent le front pour regagner leurs laboratoires et participent notamment à la guerre chimique.
L’apparition des armes chimiques causa un choc profond et fut un des faits militaires les plus marquants du conflit. Dès août 1914, les soldats français avaient été dotés de cartouches suffocantes dont les autorités françaises ont soutenu qu’elles ne violaient pas la convention de La Haye de 1899 qui prohibait les substances chimiques mortelles ; elles n’en constituaient pas moins le premier pas vers la guerre chimique. La première attaque chimique, qui eut lieu le 22 avril 1915 dans la région d’Ypres, fut le fait de l’armée allemande. La réplique des alliés eut lieu le 25 septembre 1915 près de Loos . L’intérêt des armes chimiques fut plus psychologique que proprement militaire car aucune offensive ne triompha par ce moyen. Les deux camps mirent au point des armes de plus en plus toxiques et des mécanismes de dispersion de plus en plus efficaces. Pendant la bataille de Verdun, les obus chimiques ne dépassent pas 1 % du total ; dans les derniers mois de la guerre, ils atteignent 25%. L’année 1917 voit l’apparition d’un nouveau genre d’agents incapacitants, les sternutatoires, à base d’arsenic. Cependant, la protection des soldats et la discipline augmentant, il faut trouver des agents très persistants et au mode de contamination autre que les voies respiratoires . Le professeur Steinkopf du Kaiser Wilhelm Institut et le docteur Lommel de la firme Bayer mettent au point le sulfure d’éthyle dichloré, appelé communément gaz moutarde ou Ypérite. Son emploi dans la nuit du 12 au 13 juillet 1917, près d’Ypres, surprend complètement les combattants britanniques. Le gaz qui ne dégage qu’une légère odeur d’ail et de moutarde ne déploie ces effets que quelques heures plus tard. Il provoque alors des douleurs insupportables. L’attaque d’Ypres toucha 14 200 soldats et causa 489 morts. Le gaz moutarde fit à lui seul huit fois plus de victimes que tous les autres agents chimiques employés . Les Français ne purent fournir ce toxique qu’en juin 1918 et les Britanniques en septembre. L’ypérite était particulièrement redoutable car elle contaminait pendant longtemps une région : elle gelait pendant l’hiver en flaques jaunâtres et retrouvait tout son caractère toxique au printemps. Le nombre de victimes des gaz toxiques, difficile à établir, est évalué à environ 495 000 morts, soit 3,4 % du nombre total des combattants britanniques, français, allemands et américains.


Affiche représentant des savants dans un laboratoire
La guerre des savants, Victor Prouvé, 1918,
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 39/47).

La guerre des ateliers

Du point de vue de la production industrielle, la carte du front est très défavorable à la France : quatre-vingt-quinze hauts fourneaux sur cent-vingt-trois, la moitié des bassins houillers du Nord et du Pas-de-Calais, une bonne partie des usines métallurgiques, chimiques et textiles tombent dès les premiers mois du conflit aux mains de l’ennemi. La France perd 64 % de sa fonte et 62 % de son acier. Albert Thomas organise le rappel des producteurs considérés comme indispensables, essentiellement des ouvriers. Cette politique suscite les récriminations de l’état-major et l’amertume des soldats paysans. Albert Thomas, qui fut proche de Jaurès, négocie avec les organisation syndicales ce qui lui vaut d’être accusé de retirer en priorité du front les syndicalistes. En fait, le taux de syndicalisation était beaucoup plus élevé chez les ouvriers que dans les autres catégories socio-professionnelles. Les augmentations de salaires négociées par Albert Thomas ne compensent pas l’augmentation des prix mais le plein emploi contribue à améliorer le sort des familles ouvrières. Dans l’improvisation et le désordre, les ateliers se multiplient partout sur le territoire afin de fournir les munitions nécessaires. Cependant, la difficulté de coordonner industriels, ingénieurs des forges et inspecteurs du travail, comme la saturation des réseaux ferrés limitent l’efficacité de ces efforts.

Analyse de l'image

L’affiche montre au premier plan un laboratoire dont l’un des chercheurs porte l’uniforme afin que l’on comprenne bien qu’il s’agit de soldats détachés du front pour accomplir une mission indispensable et non de civils jouissant de privilèges exorbitants. La mobilisation industrielle n’est évoquée que par les usines en arrière-plan. L’ouvrier est absent de l’affiche : il n’avait pas le prestige de l’homme de science et risquait d’évoquer, après la Révolution russe et les mutineries de 1917, la contestation, voire la fraternité de l’Internationale, plus que l’adhésion à la guerre à outrance.


Affiche sur l'emprunt patriotique de 1918 représentant un soldat et une ménagère provençale
L'emprunt national à Marseille, 1918
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 12/14).

L'emprunt patriotique de 1918

Tous les belligérants sont pris de court devant la prolongation d’une guerre que l’on avait cru courte. Les dépenses totales de l’Etat atteignent en France 223 milliards de francs-or pour les six exercices 1914-1919, dont 62 % sont affectés aux charges de la guerre. Le ministre des finances Ribot répugne à augmenter les impôts au moment où les Français paient l’impôt du sang et préfère le recours à l’emprunt. Pays de rentiers, la France avait, en 1914, 43,5 milliards de francs-or placés à l’étranger mais certains placements, les emprunts russes en particulier, se révèlent décevants. Aussi les emprunts patriotiques (non remboursables en capital mais proposant un intérêt élevé et des exemptions fiscales) prennent-ils le relais dès 1914 et sont renouvelés chaque année. Par ailleurs, l’Etat a recours à l’émission de bons de la défense nationale, créés en septembre 1914, d’obligations de la défense nationale, créées en février 1915, remboursables à partir de 1925. Ce recours à l’emprunt au détriment d’un alourdissement de la fiscalité directe tirait une traite sur l’avenir. Il permit de financer la guerre mais pas les importations pour lesquelles des avances furent consenties par les gouvernements anglais et américain.

Analyse de l'image

Cette affiche veut ancrer la campagne nationale d’emprunt dans le particularisme marseillais. On peut cependant se demander s’il ne s’agit pas d’une vision plus parisienne que locale. Marseille, la cosmopolite allait-elle se reconnaître dans cette composition qui rappelle plutôt la Provence de Mistral ?

La guerre des enfants

Dés le début de la guerre, les enfants sont interpellés par la propagande. L’école développe le thème d’une guerre pour les enfants menée par les soldats français. Les écoliers doivent donc prendre la mesure du sacrifices de leurs pères et s’en montrer dignes. La littérature enfantine, les jeux de société, les jouets sont inspirés par la guerre. Comme les adultes, les enfants ne doivent jamais perdre de vue l’objectif essentiel : la victoire.

En 1916, l’administration municipale de la ville de Paris et l’Union française pour l’expansion morale et matérielle de la France organisent des concours de dessins sur le thème des économies de guerre. Les dessins retenus sont en général ceux d’adolescents qui poursuivent leurs études dans les écoles primaires supérieures.
1916 est une année particulièrement meurtrière : Verdun (février à décembre), la Somme (juillet à novembre) provoquent des hécatombes. Les illusions du début de la guerre sont loin. La fin du conflit semble tout aussi éloignée. L’arrière souffre de multiples restrictions. Les enfants doivent par leurs dessins donner un sens aux souffrances : les pénuries supportées par l’arrière permettent aux soldats d’être mieux nourris et donc de remporter la victoire. Les souffrances de l’arrière ne sont rien face à celles des combattants. Les jeunes dessinateurs montrent qu’ils acceptent pleinement les sacrifices nécessaires et le cas échéant montrent l’exemple aux adultes.

Nous saurons nous en priver

Affiche représentant trois enfants devant une vitrine de confiseries
Trois enfants devant une vitrine de confiseries,
Camille Boutet, 1916,
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 48/60).

Analyse de l'image

Le dessin de Camille Boutet montre combien les enfants sont imprégnés de la culture de guerre. En apparence, Camille Boutet a choisi de représenter une scène de la vie quotidienne, des enfants rêvant devant une confiserie regorgeant de friandises. Le cadre ovale dans lequel s’inscrit la composition renforce l’aspect intime de la scène. En fait, la guerre est omniprésente. Les couleurs ,le rouge de la devanture, le blanc de la neige, le bleu des pèlerines, renvoient aussi bien au drapeau national qu’à l’uniforme des soldats de 1870 et du début de la guerre. Les trois enfants sans un seul adulte pour les accompagner, sont minuscules face à l’énorme vitrine. Surtout le slogan écrit en lettres couleur de sang rappelle les hécatombes du front. Cette affiche peut se lire comme pure propagande : les enfants savent renoncer à leurs plaisirs, les adultes doivent les imiter. Elle peut aussi s’interpréter comme une manifestation de l’angoisse des enfants devant un monde hostile et incompréhensible : à qui sont destinées les friandises de la vitrine, où sont les adultes qui pourraient rassurer les enfants ?


Fumeurs de l'arrière

Dessin représentant un casque de soldat rempli de victuailles
Fumeurs de l'arrière, Andrée Ménart, sans date,
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 39/60).

Analyse de l'image

Le dessin d’Andrée Ménart s’adresse aux adultes, plus particulièrement aux hommes de l’arrière. Le fond de l’affiche avec ses couleurs chaudes s’oppose au bleu du casque de même que l’arrière s’oppose au front. A l’arrière, c’est la vie avec ses plaisirs : les volutes de fumée s’échappant du cigare, les cigarettes qui se consument évoquent ces cabarets et restaurants qui n’avaient pas désempli pendant la guerre et dont le spectacle blessait tellement les soldats en permission. A l’opposé, le casque évoque autant la menace de mort qui pèse sur les combattants que l’extrême dénuement de leur vie dans les tranchées. Le cadre tricolore unit toutefois dans le même effort arrière et front. Là aussi, une double interprétation est possible : répondre au sujet du concours et inciter aux restrictions mais aussi condamner implicitement les hommes qui ne prennent pas part aux combats et osent disputer aux soldats le maigre réconfort du tabac.




Affiche représentant Jean-Corentin Carré au combat
Jean-Corentin Carré, Victor Prouvé, 1919,
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 39/47).

Jean-Corentin Carré
(9 janvier 1900-18 mars 1918)

Ce jeune Breton s’engage à 15 ans sous un faux état-civil dans un régiment d’infanterie. Lorsqu’il atteint dix sept ans, âge légal de l’engagement volontaire, il se déclare sous son véritable nom et renonce aux galons conquis précédemment. Versé dans l’aviation, il est tué en 1918. On a conservé son journal de marche et des lettres.

Le contexte de l'affiche

Une brochure apologétique est écrite en 1919 par un inspecteur d’académie à destination du public scolaire. Jean-Corentin Carré devient le saint des écoliers. Victor Prouvé reprend dans son affiche le texte que Jean-Corentin Carré adressa à son instituteur. L’enfance héroïque est un des thèmes centraux de la propagande pour les enfants. La littérature de jeunesse pendant la guerre abonde en récits édifiants. A la différence de la propagaande anglaise qui présente plutôt de jeunes adultes, les enfants héros français sont systématiquement rajeunis. Ils sont toujours issus des milieux populaires, appartiennent à des familles exemplaires déjà éprouvées par la guerre (ancêtres ayant combattu en 1870, pères, oncles, cousins engagés et parfois tués). On retrouve des thèmes chers à l’école de la IIIe république qui exaltait les enfants–héros de 1793 , Bara et Viala. En même temps, les enfants de 1914-18 ne sont pas de simples victimes, admirables de stoïcisme. L’enfant tue l’ennemi comme Jean-Corentin Carré ou comme Emile Desprès, dont le personnage est créé à partir d’un fait véridique mais transformé pour les besoins de la propagande. Les filles, lorsqu’elles sont mises en scène, ont un rôle moins actif mais incarnent la fidélité à la France. L’enfant en sortant du rôle de la victime innocente et en participant au combat jusqu’à verser le sang de l’ennemi montre la brutalisation de la société pendant le premier conflit mondial.
L’enfant-héros doit représenter tous les enfants de France et rassurer les adultes : un tel héroïsme légitime la société d’avant guerre et garantit qu’au delà de la saignée démographique que l’on pressent terrible, la France peut regarder l’avenir avec confiance.

Analyse de l'image

Jean-Corentin Carré est représenté à l’époque où il était engagé dans l’infanterie et partageait ainsi le sort de la majorité des soldats. Il monte à l’assaut comme un adulte. Il n’y a en lui ni la faiblesse ni l’innocence que l’on attribue traditionnellement à l’enfance. Le texte de la lettre qu’il envoya à son instituteur explicite le patriotisme de Jean-Corentin tandis que deux écoliers dans le coin droit de l’affiche recueillent la mémoire de l’héroïsme de Jean-Corentin et incarnent la relève. L’intention pédagogique de l’affiche est donc explicite : former de futurs Jean-Corentin. On est assez loin du souhait, pourtant très répandu chez les anciens combattants et plus largement dans la société française, que la guerre de 1914-1918 soit la der des der.

Images de l'ennemi, images de l'allié


Affiche récapitulative des atrocités allemandes
Les atrocités allemandes, 1916,
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 67/70).


Les atrocités allemandes, 1916

Entre 1914 et 1918, tous les supports (livres, journaux, affiches, cartes postales, films, pièces de théâtre) sont utilisés pour imprimer dans l’esprit des populations une image négative de l’ennemi présenté comme l’incarnation du Barbare. La propagande française reprend dès 1914 les lieux communs développés en 1870 sur la cruauté allemande. S’attaquant aux femmes et aux enfants qu’il martyrise, aux lieux de culte qu’il souille, ne respectant aucune des valeurs dont s’enorgueillit la civilisation occidentale, l’ennemi doit être combattu jusqu’à la défaite totale. Les images doivent servir à renforcer la cohésion nationale et à faire accepter un investissement total de la Nation dans le conflit. Elles participent donc de la mobilisation culturelle et de l’élaboration d’une culture de guerre. Sont-elles pour autant de pure invention ?
Lors de la guerre de 1870, des troupes irrégulières de francs-tireurs avaient harcelé les troupes allemandes. Dans les premières semaines de l’invasion en août-septembre 1914, les soldats allemands sont persuadés qu’ils affrontent un soulèvement général des populations belge et française. Des récits effrayants sur des mutilations ou des empoisonnements infligés aux soldats courent dans les armées allemandes. Le commandement autorise donc en représailles des exécutions collectives, des incendies, la constitution de boucliers humains et la déportation en Allemagne de 15 000 civils belges. La destruction de Louvain et de sa bibliothèque universitaire historique, les massacres de Tamines, Ethe, Andenne et Arlon en Belgique, de Gerbeviller, Nomény, Longuyon en Lorraine française indignent les opinions alliées. D’août à la mi-octobre 1914, 6 500 civils sont tués et de nombreux viols commis par les armées allemandes, au mépris des conventions de La Haye (1899 et 1907) qui avaient élaboré un statut du non-combattant.

Analyse de l'image

Il s’agit de montrer que l’Allemagne s’est mise hors la loi par la violation de tous les engagements officiels ou tacites qu’une nation civilisée doit respecter. La partie supérieure rappelle différents articles de traités internationaux enfreints par l’Allemagne. La partie inférieure cite des cas de violence ou de duplicité de la part des Allemands. Encadrés par ces deux textes, des photos et des dessins choc comme la représentation du massacre des civils de Gerbeviller. Le titre de l’affiche tend à justifier une guerre jusqu’à la victoire totale sur l’Allemagne et à écarter toute paix de compromis.

L’Amérique lutte pour l’indépendance des deux mondes

En avril 1917, le Sénat américain, suivi par la Chambre des représentants, vote l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie. Pour ces trois pays, ce renfort vient opportunément compenser la fragilité de moins en moins contestable de l’allié russe.
Les gouvernants ne sont pas imperméables au doute : près de trois ans après le déclenchement des hostilités, les sacrifices consentis sont sans comparaison avec les buts recherchés. Mais comment proposer une paixblanche, sans vainqueurs ni vaincus et sans compensations à une opinion publique tout entière mobilisée dans l’effort de guerre ?
L’entrée en guerre des Etats-Unis modifie profondément la donne et relégitime le combat mené dont l’issue victorieuse va vite sembler moins incertaine : ce sont en effet plus de deux millions de soldats américains qui vont monter au front. Les Alliés peuvent désormais bénéficier des prêts et des approvisionnements de l’Etat fédéral ; ils peuvent également renforcer le blocus qui frappe les puissances centrales puisque les Etats-Unis mettent l’embargo sur les exportations destinées aux pays neutres d’Europe, afin de les empêcher de les revendre à l’Allemagne. De plus, les Etats-Unis entraînent dans leur sillage de nombreux pays d’Amérique latine ainsi que la Chine. Cependant, Anglais et Français s’aperçoivent rapidement que les Américains mènent la guerre selon des méthodes et dans des perspectives différentes des leurs. Le général Pershing insiste sur le confort, la sécurité, les temps de récupération qui doivent être accordés aux soldats du front ; quant au président américain, Wilson, il ne se considère pas comme un allié mais comme un associé et se rend en Europe pour imposer sa vision de la paix, plutôt que pour aider ses alliés à réaliser leurs buts de guerre.


Affiche allégorique représentant un navire de guerre américain
L'Amérique lutte pour
l'indépendance des deux mondes
,
Victor Prouvé,
(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 22/29).

Analyse de l'image

La composition de l’image est assez simple :
à l’intervention française aux côtés des Insurgés américains répond l’engagement américain aux côtés des Alliés ; le navire de guerre auréolé de lumière évoque la puissance militaire des Etats-Unis et symbolise l’espoir que l’intervention américaine peut faire naître.
Le texte reprend le thème de la puissance des Etats-Unis ; on trouve également un écho des buts de guerre américains et de l’idéalisme wilsonien. L’imprimeur rappelle que la ville de Nancy vient d’être bombardée pour la quinzième fois au moment où il imprime l’affiche, manière de stigmatiser la barbarie allemande.







les buts de guerre

Affiche représentant trois cartes
Combattre pour récupérer
les provinces perdues
c'est combattre pour les droits de l'homme,

(Archives départementales des Bouches-du-Rhône,
10 R 126 67/70).

Combattre pour récupérer les provinces perdues, c’est combattre pour les droits de l’homme

Au début du conflit, un accord tacite se fait entre les parlementaires français autour du programme que le président du Conseil, Viviani, développe le 22 décembre 1914 : réparation du droit outragé, c’est-à-dire restauration de la Belgique dans son intégralité territoriale, retour à la patrie des provinces qui lui furent arrachées par la force , à savoir l’Alsace et la Moselle, mise hors d’état de nuire du militarisme prussien . Ce dernier point prêtait à de nombreuses interprétations. Maurice Barrès dans des articles à L’Echo de Paris qui s’échelonnent de février à avril 1915, prône de détacher du Reich les provinces à l’ouest du Rhin. Des thèses semblables sont développées par les historiens Lavisse et Aulard qui rappellent l’attitude des populations rhénanes pendant la Révolution française. Elles trouvent un écho auprès de certains parlementaires et un comité pour la rive gauche du Rhin est créé. Certains milieux industriels présentent également des programmes expansionnistes : en décembre 1915, le secrétaire général du comité des forges, Robert Pinot, défend l’annexion du bassin houiller de la Sarre.
De telles propositions rendaient impossible toute paix de compromis et rencontrent un profonde hostilité à gauche et à l’extrême-gauche. Les pouvoirs publics ne précisent pas leur position et préfèrent étouffer le débat. Maurice Barrès doit interrompre ses articles. Mais en mai 1916, le président Poincaré relance la polémique en prenant ouvertement parti pour les thèses expansionnistes, ce qui entraîne des remous chez les radicaux, proches de Joseph Caillaux, et chez les socialistes. Vers juillet 1916, Briand se montre également favorable aux thèses expansionnistes. La censure se fait moins pesante et les campagnes en faveur d’annexions reprennent dans la presse française. Le gouvernement refuse cependant un débat parlementaire sur les buts de guerre français. En 1917, Ribot, dans sa déclaration d’investiture, se montre partisan de réclamer non seulement la neutralisation et l’occupation de la rive gauche du Rhin mais les frontières de 1790 pour l’Alsace-Lorraine. Le débat est donc entre une paix de victoire et une paix blanche que défendent Jean Longuet et les socialistes minoritaires. En mai 1917, l’Union sacrée est rompue et les socialistes se retirent du gouvernement. En appelant Georges Clemenceau à la présidence du Conseil, le 14 novembre 1917, Poincaré opte pour la guerre intégrale, jusqu’à la victoire totale, en vue d’une paix de victoire, c’est à dire d’annexions ou d’un démembrement du Reich allemand.

Analyse de l'image

Cette affiche non datée rappelle les buts de guerre officiels de la France, tels qu’ils furent exposés par le président du Conseil, René Viviani, en décembre 1914. Il s’agit de restaurer la situation territoriale antérieure à 1870 . La guerre dont les Allemands sont jugés responsables a rendu caduc le traité de Francfort. L’affiche replace le combat de la France dans les luttes pour la liberté, la justice et l’indépendance des peuples ; cependant, si l’allusion à la Révolution de 1789 peut être comprise de tous, il n’est pas sûr que les noms de Washington et de Bolivar aient éveillé le même écho dans le public. Pour les auteurs, il s’agissait de montrer que les buts de guerre français étaient purs de tout impérialisme, contrairement à ceux de l’Allemagne, disqualifiés par le militarisme prussien.

Bibliographie

AUDOUIN-ROUZEAU (Stéphane), La Guerre des enfants, 1914-1918 : essai d’histoire culturelle. Paris : Armand Colin, 1993.

AUDOUIN-ROUZEAU (Stéphane), L’Enfant de l’ennemi. Paris : Aubier, 1995.

BAUDON (Guy), J’ai dessiné la guerre : les dessins d’enfants dans les guerres de 1900 à 2000. Paris, 2000.

BECKER (Annette), Oubliés de la Grande Guerre, Humanitaire et culture de guerre. Paris : Noêsis, 1998.

BECKER (Jean-Jacques) [Dir.], Guerre et cultures. Paris : Armand Colin, 1994.

MIQUEL (Pierre), La Grande Guerre. Paris : Fayard, 1983.

GERVEREAU (Laurent), La Propagande par l’image en France, 1914-1918 : thèmes et modes de représentation, dans GERVEREAU (Laurent) et PROCHASSON (Christophe) [Dir.] Images de 1917. Paris : Publications de la BDIC, 1987.

RESHEF (Ouriel), Guerre, mythes et caricature. Paris : Presse de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1984

Représenter la guerre de 1914-1918 , n° 171 de la revue Guerres mondiales et conflits contemporains. Paris : Presses universitaires de France, juillet 1993.

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